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Le livre des aventures de Monsieur Bourgogne

Écouter l’histoire
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Bellevue, Saint-Herblain

C’était un soir en septembre.
J’avais planté ma tente sur le toit d’un gros camion qui filait sur l’autoroute.
Je passais juste sous les ponts.

La Fiat 500 garée de travers me protégeait du vent. La tente bien accrochée sur la voiture d’un côté et les cordes plantées sur le plafond du camion la maintenait bien ferme, malgré les coups de vent, quand le véhicule prenait de la vitesse. On traversait la France, l’Allemagne et je pense qu’on allait jusqu’à Moscou. Bref, deux jours de trajet.

Le conducteur s’arrêtait de temps en temps sur les parkings et j’en profitais pour faire la cuisine, la vaisselle, la lessive et suspendre mes habits avant de reprendre la route. Et puis quand le camion redémarrait je rentrais dans la tente secouée par la vitesse. Dedans ça gonflait de partout comme une tempête en pleine montagne sur le mont Blanc. Soudain les pinces à linge ont glissé et mes chaussettes se sont envolées sur la route.

Je les regardais s’en aller : quand passant sous un pont, un homme est tombé sur le toit du camion. Aplati par la chute, près de la tente, il s’est relevé. Il avait les habits glacés par la neige, et tout à fait l’air d’un esquimau perdu sur la banquise. Je l’ai fait rentrer dans mon bivouac, déchainé, et lui ai donné du thé chaud. Il avait l’air d’un homme fatigué tout droit sorti du pôle Nord. Il m’a dit qu’il venait de tomber dans une crevasse pour se retrouver directement sur le toit du camion. Une fois réchauffé, il s’est mis à parler pendant des heures… Un moment, de sa poche, il a sorti un petit livre ancien. Lorsqu’il a ouvert la première page, les lettres de l’alphabet se sont envolées, chacune comme des papillons de nuit sous la tente.

Puis il a pris mon carnet de notes sur lequel je consignais mes aventures. Il est sorti de la tente, l’a posé sur le sol puis il a mis un genou dessus. Subitement mon cahier s’est transformé en un immense livre, tant et si bien qu’il débordait du toit du camion. A ce moment, bien sûr, la police a stoppé le véhicule. Coincé à la douane, plein de gens sont montés dessus. Alors qu’on lui demandait ses papiers il a simplement soufflé sur le livre… que j’ai vu s’envoler dans le ciel vers les nuages. Et l’esquimau s’est transformé en milliers de papillons aussitôt disparus.

Il ne m’a pas dit au revoir. J’ai descendu ma tente et ma voiture, et j’ai appris quelques jours plus tard que le livre géant était posé sur le sommet d’un bâtiment de Bellevue. Quand je suis venu le regarder j’ai remarqué qu’il respirait avec la couverture gonflée comme un poumon. De la fumée s’envolait…

Il semblait que la poésie flottait sur les toits.

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